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#4
Hiver 2022
 édito   J'ai la « gueule de bois », et pas qu'un peu. Mon mal à la caboche est si puissant que je ne peux plus bouger, à moins d'avaler fissa un gramme de Doliprane. L'apaisement est immédiat. Sous ma couette, j'enrage néanmoins de ne pas avoir été plus raisonnable la nuit précédente. Ma dernière soirée au festival Les Écrans de l'Aventure a été endiablée. Trop de verres, trop de mélanges et 4 heures de sommeil me plombent le corps et l'esprit. Je ne peux rien avaler au risque de tout dégobiller, fâcheux ! Il me faut cependant réagir, car je dois configurer mon vélo « Raymond » en mode randonneur. Je répète des gestes oubliés, pourtant accomplis durant tout un été. J'accroche mes sacoches à mon cadre, à ma fourche et sous ma selle. Je vérifie mes freins puis la pression de mes pneus. Comme un automate, j'enfile ensuite mes vêtements de cycliste, dont un maillot jaune trop moulant. Midi, je sors enfin de ma tanière, convaincu que mes camarades du festival doivent être déjà tous partis. Raté ! Mon départ n'en sera que plus joyeux, voire rocambolesque. Car 20 secondes après mes au-revoir, une bouteille d'eau minérale mal arrimée à mon cadre manque de me faire chavirer. Le ridicule ne tue pas, non, il fait tordre de rire mes amis goguenards. Je savoure néanmoins l'instant présent, trop heureux de me dire que je vais enfin boucler ma traversée à vélo en diagonale de la France, et ce en réalisant l'unique tronçon pour lequel j'avais pris un moyen de transport mécanisé, en l'occurrence un train. Osez l'aventure ! Elle est à portée de chacun, qu'importe son physique, ses finances et ses envies.

« Ceux qui font du vélo savent que dans la vie, rien n'est jamais plat »  René Fallet

Sur ma selle, la suite de ma journée sera plus calme. Avec Raymond, 4 heures durant, je vais pédaler sur une voie royale, celle des grands crus de Bourgogne. Chenôve, Marsannay-la-Côte, Gevrey-Chambertin, je traverse à vitesse d'escargot les vignobles de la Côte de Nuits. Savigny-lès-Beaune, Pommard, Meursault, j'enchaîne à un train de sénateur les chemins vicinaux de la Côte de Beaune. En fin d'après-midi, je bascule dans le département de la Saône-et-Loire. Changement de décor, aux vignes succèdent des champs. Première victoire symbolique, je boucle ainsi ma traversée à vélo du département de la Côte d'Or. Tout cela me réconforte dans l'idée que respirer la liberté à pleins poumons ne nécessite pas de grands moyens : un vélo et de la motivation ! Mon corps et mon esprit enfin en harmonie, je décide de vivre chaque seconde avec gourmandise et intensité. J'ai tout le matériel pour bivouaquer mais je décide de passer la nuit au chaud. Au Formule 1 de Montchanin, je compte me reposer, manger et bien dormir. Résultat, je suis impatient d'avaler les bornes le lendemain. Comme la veille, j'emprunte des portions de la D974 qui longe un canal avant de découvrir, heureux comme un gosse, des tronçons impeccablement fléchés de La Scandibérique. L'Eurovélo n°6 offre à tous ses usagers l'opportunité de rouler sur des routes peu fréquentées. Je vais dès lors savourer ces moments de tranquillité à pédaler loin des tumultes de notre société connectée souvent hystérique. Mon cœur va même sursauter à la vue de 2 biches puis de 5 hérons cendrés. J'ai fantasmé cette France du sauvage quand j'ai envisagé de pédaler dans la France en diagonale. Bientôt midi, Paray-le-Monial et ses nombreux clochers sont en vue. Kilomètre 144, je déboule à la gare SNCF déserte. Je suis de retour là-même où j'ai débarqué 14 mois auparavant en provenance de Dijon via un TER alors chargé de cyclo-randonneurs. Je peux rentrer à Paris l'esprit apaisé : j'ai réussi mon défi, celui de traverser intégralement notre pays à bicyclette, et ce à la seule force de mes mollets et de mon mental. Il est temps de détacher du cadre mes sacoches, mes deux roues, ma selle et sa tige. Je fourre Raymond ainsi désossé dans sa housse de transport. J'enfile un tee-shirt crasseux par-dessus mon maillot jaune qui pue la transpiration. Je remets un foutu masque. Voilà, j'en ai fini de mon odyssée à travers La France Réenchantée. J'ai la pédale joyeuse. Je me suis offert une tranche de liberté à rebours de l'ère du temps si propice à canaliser les envies d'ailleurs. Dans le TGV, les paysages défileront bientôt à près de 300 km/h. Étranges sensations, l'ivresse de l'aventure sûrement.

Restons forts et inspirés !

Stéphane Dugast
#3
Automne 2021
 édito   Je saturais d'aventuriers. J'en avais marre de L'As des As, ce gendre idéal toujours prompt à publier chaque jour sur ses réseaux sociaux la photo parfaite de son expédition. Il y avait aussi Le Guignolo, celui parti traverser à pied des régions sauvages avec des médicaments dans sa besace pour soigner la misère du monde. Quant à L'Alpagueur, il était devenu ma tête de Turc. J'en soupais de ses clichés, muscles bandés et tatouages exhibés, narrant à coups de posts et de stories sur Instagram moins ses périples que son quotidien insipide. Le Doulos !

Le professionnel avait également surgi dans ma vie. Lui a une gueule, du charisme et surtout une aventure spectaculaire à vendre. Une qui va le propulser sur le devant de la scène et lui permettre de dérouler son business model. Lui aussi doit se montrer partout, jouer des coudes et du réseau, quitte ensuite à en oublier des fondamentaux. Moins requin avait été L'Héritier, à qui rien ne peut normalement arriver. L'Incorrigible avait quant à lui été plus malin, préférant d'entrée de jeu me flatter. Oui, bien sûr, j'étais Le Professionnel le plus talentueux du milieu, ou plutôt du marché. Lui avait besoin de ma plume pour écrire son prochain livre. Sa vie était d'ailleurs digne d'un roman d'aventures. Bien entendu, nous allions partager les gains colossaux des ventes de "notre" futur best-seller. Quant aux pourcentages, la promesse était plus vague. Comme Un singe en hiver à qui l'on n'apprend plus à faire des grimaces, je n'avais alors plus répondu à ses incessantes relances. De toute façon, lui voyageait tous azimuts tandis que je partais en Week-end à Zuydcoote faire du char à voile le long de la mer du Nord. Ainsi donc, de nouveaux aventuriers 2.0 étaient devenus Les Acteurs incontournables du milieu, et moi Le Marginal. Né au mitan des années 1970, j'étais déjà has-been avant d'avoir été. La Scoumoune, oui ! Les Morfalous et autres bâfreurs, boustifailleurs, gloutons, goinfres et fabricants d'aventures me ringardisaient définitivement.

À bout de souffle, j'ai pris la tangente cet été. Direction un bout de l'Europe, cap sur les Balkans et la Slovénie pour m'aérer les neurones. Au Robinson River Camp, dans le nord-ouest du pays, j'ai été gâté. Là-bas, dans ce site sans électricité, ni eau courante, ni douche chaude, et encore moins de wi-fi, le temps s'est égrené autrement. Tout cela au bord d'une rivière, d'une forêt… et d'un champ de cannabis ! Même sans fumer, un détail m'a intrigué dès mon arrivée : la présence en hauteur d'immenses filins recouvrant un quart du terrain. Était-ce pour dissuader les parapentistes d'atterrir ici ? Le cerveau en ébullition, j'étais perdu dans mes pensées quand il a surgi de sa cabane, sans faire "toc, toc, badaboum…". L'approche a été plus furtive, et d'abord silencieuse. Le visage émacié, le nez aquilin, la silhouette fine, le cheveu court, le regard pénétrant, la cinquantaine alerte, il avait tout de l'ancien militaire, et même du "barbouze". "No speaking English but Russian and Slovenian" m'a-t-il lancé dans un anglais râpeux à souhait. Il allait être a priori difficile de se comprendre. L'euro est heureusement un langage universel. Mon hôte s'est alors montré un brin plus prolixe. Le cannabis du champ voisin était cultivé pour un usage médical. Quant aux filins métalliques, il s'agissait d'antennes relais. Alexander était russe et slovène mais surtout radioamateur, et donc pratiquant d'un loisir qui consiste à établir des liaisons radio avec d'autres passionnés disséminés dans le monde entier. À l'heure des connexions à haut débit et du "m'as-tu-vu" numérique, j'aime ces anachronismes et ces gens à rebours de leur temps. Le dernier matin, avec Alexander nous sommes partis assister au lever du soleil dans ses montagnes. L'instant magique incitait à la contemplation et au silence. Le Magnifique est décidément partout à condition de savoir déconnecter. Bébel-ement vôtre.

Restons forts et inspirés !

Stéphane Dugast
#2
Été 2021
 édito   La D902 est déserte ce soir-là. Il est 21 heures, et c'est couvre-feu en Savoie comme ailleurs. Autour de moi, la pénombre a gagné tous les versants de la montagne, donnant au paysage une atmosphère digne d'un polar. Quant à mon autoradio, il crachouille trop souvent au point de m'inciter à couper définitivement le son. Cela tombe à pic car vient de s'achever un débat sur le woke (« éveillé » en bon français), un mouvement dont le leitmotiv est de maintenir un état d'éveil face à toutes les injustices et toutes les inégalités comme le racisme, le sexisme ou l'environnement. De nobles ambitions sur le papier sauf que prévalent apparemment le plus souvent sectarisme, simplisme et manichéisme. Des « isme » que j'abhorre en homme libre et curieux de tout. La réalité est toujours plus nuancée.

Sur la route, mon esprit continue néanmoins de s'échauffer, et ce malgré les vitres que j'ai ouvertes afin de faire souffler un air glacial sur mon crâne, histoire ainsi de rester éveillé (à ma façon !). Il faut dire que je viens de m'enquiller près de 1 200 kilomètres. La Bretagne, Dinard et les bords de la Rance ne sont d'ailleurs plus que de lointains souvenirs. Quant à ma route, elle s'est sérieusement cabrée depuis Bourg-Saint-Maurice, m'obligeant à suivre des virages en épingle à cheveux, et m'imposant de facto une vigilance absolue. Direction la station de Val d'Isère, 1 850 mètres d'altitude en bas des pistes. Je pars là-haut pour officier comme « Monsieur Loyal » d'un événement réputé dans le milieu : le Festival international du film Aventure & Découverte. Malgré un contexte sanitaire anxiogène, les organisateurs ont tenu bon, bravo ! De mon côté, je n'en mène pourtant pas large. Je pars y remplacer un homme de plume et d'action, qui excelle sur scène lors de chacune de ses interventions. Le public raffole de ses bons mots, de ses références littéraires et philosophiques, de ses anecdotes et autres aphorismes, qu'il a le secret de balancer avec tact et à propos. Écrivain-voyageur adulé, Sylvain Tesson est une « vedette ». Lui succéder est un cadeau empoisonné.

Les pensées se bousculent dans ma tête à mesure que je m'approche de « Val » comme disent ses habitués. Subitement, à la sortie d'un tunnel je manque de faire un tout droit dans le ravin voisin afin d'éviter une grosse pierre tombée de je-ne-sais-où au milieu de la route. La traîtresse, si près du but… La suite aurait dû s'écrire au plum', bien au chaud sous la couette. Malgré une immense fatigue, je ne trouve pas le sommeil. Pire, mon cerveau est en ébullition. Je décide alors de partir marcher dans la nuit. Presque à tâtons, je descends la petite route qui me mène en contrebas de la face de Bellevarde. La lune est trop timide pour laisser deviner ses pentes abruptes. Les sommets sont eux aussi invisibles, et encore insondables. Les pieds dans la neige et le nez dans la voûte céleste, je respire à pleins poumons, savourant tout simplement l'instant présent. J'oublie mes 12 heures de route, France Inter que j'ai écouté toute la journée, les partisans du woke ou ceux de l'écriture inclusive, un autre sujet qui me taraude, tant cette écriture nouvelle prétend lutter à bon escient contre la domination du masculin sur le féminin. Balivernes ! Là encore, simplisme et bon sentiment font mauvais ménage, occultant des pans entiers de nos particularismes. L'ère est à l'hygiénisme de la pensée, beurkh !

Le froid piquant et vivifiant va heureusement calmer le flot tumultueux de mes réflexions. Il est temps maintenant de rentrer au chalet. Demain, et les jours suivants, j'ai à interroger des gens qui aiment à explorer les ailleurs (et de plus en plus les ici). Dans ce numéro 2 d'Embarquements, ils sont amplement mis à l'honneur, des plus médiatiques aux plus anonymes. Là est notre voeu le plus cher, celui de vous proposer de découvrir « le monde tous azimuts » pour piquer votre curiosité et pourquoi pas « rallumer les étoiles ». Cet été, au bivouac, la nuit nous appartiendra enfin, et c'est tant mieux !

Restons forts et inspirés !

Stéphane Dugast
#1
Printemps 2021
 édito   Avec audace, et un brin d'inconscience (diront les esprits les plus persifleurs), nous nous lançons dans cette nouvelle aventure éditoriale, forts de 20 ans de métier dans l'image et dans le récit.

Certes, l'univers de la presse va mal, les actualités du monde sont anxiogènes, mais nous avons eu à cœur avec ce premier numéro d'Embarquements (et les trois suivants) de vous proposer pour l'année 2021 une nouvelle fenêtre sur « le monde tous azimuts ». C'est pour nous un défi stimulant d'autant que l'on mesure mieux, depuis notre campagne participative sur Ulule (un vrai succès, encore merci à vous !), votre soutien, votre générosité mais surtout vos attentes. Bien entendu, nous tiendrons tous nos engagements, dont acte ! Pour l'heure, il y a l'Histoire, celle avec un grand « H », et pleins d'histoires qui ne s'écrivent pourtant jamais en minuscules.

La première sera féérique si l'on découvre bientôt de la vie sur Mars ou ailleurs, mais pour l'heure, elle est souvent tragique comme au Tigré, aux confins de l'Éthiopie, où la population civile, privée de tout et menacée de famine, est la première victime des combats entre armées indépendantiste et gouvernementale. Une histoire poignante que nous raconte le photoreporter Nicolas Cortès. Il a passé plusieurs semaines sur place, et il nous ramène un « grand reportage » à l'ancienne, fidèle à la maxime d'Albert Londres : « Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ».

Des histoires glaçantes, nous vous en proposons également comme celle de Romain, Vandendorpe désireux de battre un record du monde d'immersion dans les glaces. Un défi inutile ? Pas vraiment, l'aventurier nous explique brièvement pourquoi.

Lui aussi s'est battu avec le froid, mais pendant 51 jours, là-bas seul et sans ravitaillement au cœur de l'Antarctique, à destination du pôle sud géographique. Au-delà de sa gueule d'ange, Matthieu Tordeur, l'ex-benjamin de la Société des Explorateurs Français, narre à sa manière la grande aventure, ses valeurs et ses coulisses dans une société médiatisée qui n'a pourtant tendance qu'à retenir l'exploit et les paillettes.

Oui, nous affectionnons les gens de terrain et le passé (celui qui éclaire notre avenir) et nous nous sommes intéressés à une dynastie. Les Piccard, grand-père, père et fils, ont exploré notre planète, du ciel aux abysses, en quête chacun de défis mais surtout de progrès et de sciences. D'autres histoires en lien avec la Nature ne nous ont pas laissés insensibles, à commencer par la quête du sauvage de Camille Poirot, un jeune photographe, qui aime à arpenter, été comme hiver, ses si chères Pyrénées. Parce que la montagne, ça nous gagne, nous n'avons pas oublié l'autre grand massif français avec les Alpes. Pleins feux sur le téléphérique de l'Aiguille du Midi, le plus haut d'Europe, un lieu d'ordinaire fréquenté chaque année par plus de 800 000 visiteurs. Mais ça, c'était avant…

Là-bas, la nature est quant à elle farouche, sauvage, puissante et indomptable, comme à Cherrapunji en Inde avec ses ponts en lianes, ou sur l'atoll de Clipperton, un confetti de notre république mais surtout une île sentinelle du climat de notre planète.

Stéphane Dugast


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