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#10
Automne 2023
 édito   Open-space, conf call, slides, feedback, to-do-list, burnout… La langue de Molière est contaminée. Les anglicismes sont légion, et pire, très prisés des adeptes de cette « novlangue ». Le phénomène touche bien entendu le monde de l'exploration, des voyages et des curieux. Ainsi est né le staycation – une contraction de « to stay » (rester) et « vacation » (séjour) – afin de désigner un nouveau mode de tourisme, celui qui consiste selon le quotidien Sud-Ouest à partir en vacances dans sa propre région. Cette « touristification du quotidien » (toujours d'après ce journal) est même devenue un phénomène de société au point d'inciter le quidam à insérer toujours plus de loisirs dans les interstices de son emploi du temps afin de vivre des « micro-aventures ».

« Micro-aventures », voilà l'autre gros mot lâché. Un mot-valise à l'emploi abusif chez tous les « marchands du temple » spécialisés dans les activités de plein-air, terme désuet que je préfère à « outdoor » – un autre anglicisme qu'affectionnent les aventuriers modernes et leurs « public relations », comprenez leurs « attachés de presse », car l'aventure est désormais un business. Fichtre !

Revenons un instant au « stay-machin-bidule-cation ». Pour son lectorat (sûrement senior), le journaliste de Sud-Ouest s'est néanmoins voulu rassurant : on peut aussi parler de « locatourisme » tant les vertus de cette pratique sont écologiques et économiques. Finies donc les vacances avec de longs trajets en automobile, ou pire en avion. Un mode de transport victime lui aussi de bashing (je ne vais décidément pas m'en sortir). Un nouveau mot a d'ailleurs émergé concernant sa pratique : le « flygskam », un terme venu tout droit de Suède qui désigne dorénavant la honte émergente à prendre l'avion. Une conception si réductrice à mes yeux ! Lisez notre reportage pages 8-13 sur la folle épopée d'Air France, et vous verrez – je l'espère – l'histoire du transport aérien mise en perspective. Bien entendu, ce secteur n'est pas exempt de tout reproche, il doit impérativement réduire son empreinte carbone, mais utilisé à bon escient, l'avion continuera d'unir les humains et les cultures.

Économie versus écologie, le débat est lancé. L'autre soir, il a fait rage avec Hippolyte1. Ce prospère avocat d'affaires parisien était furibard contre mes reportages depuis 20 ans dans des contrées lointaines, dont le dernier à Clipperton, île-confetti de notre république perdue dans les limbes du Pacifique, à découvrir pages 18-21. J'ai eu beau arguer que je ne connaissais ni l'horaire des trains, ni celui des autobus pour m'y rendre, Hippolyte n'en démordait pas : j'étais un salaud de pollueur, un inconscient et un abruti. Compte tenu du contexte climatique, de l'urgence à agir et de la fin du monde, lui se démenait : il ne prend désormais plus l'avion, et ne mange plus de viande. Je ne conteste pas sa frugalité, je la loue, mais j'aime à dialoguer, et non pas à recevoir des leçons de morale quant à mes actes. La protection de la planète me concerne en premier lieu, même si mes actions sont sûrement encore trop timides et maladroites. L'heure n'est cependant ni aux émotions, ni aux injonctions, mais aux solutions et aux concertations. J'ai ainsi tenté de parler à Hippolyte d'économie circulaire. Il ne m'écoutait plus, bien décidé à couper net chacun de mes argumentaires. Désappointé et en colère moi aussi, je l'ai laissé repartir sur son vélo « non musculaire ». Nos arguties n'avaient guère fait avancer le débat, a contrario de mon ivresse. Le vin rouge bio, un Côtes-du-Rhône dans mon souvenir, était délicieux. Et ses tanins puissants.

Je n'ai pas revu Hippolyte depuis, mais j'ai rencontré d'autres gens, eux aussi préoccupés par l'état de santé de notre planète, comme Étienne Bourgois, cocréateur des expéditions Tara. Un homme de convictions, avec à ses côtés des marins, des scientifiques et des artistes engagés depuis 20 ans dans une collecte de connaissances pour une meilleure protection des océans. Je me suis aussi entretenu avec Jean-Louis Étienne, 72 printemps. Sur le pont de son bateau Persévérance, l'explorateur polaire m'a parlé de sa dernière navigation en Arctique, de la majestuosité des lieux, et de sa prochaine expédition dans l'océan Austral avec Polar Pod, son drôle d'engin.

Ces discussions, et d'autres, ainsi que mes lectures estivales, m'ont réconforté, et donné foi en l'être humain. Puissent les reportages de ce numéro collector vous nourrir en ce sens, et alimenter vos discussions. À la terrasse de la brasserie Le Square, mon QG à Paris 14ème, je ne désespère pas de recroiser Hippolyte pour parler avec lui sans fard (ni anglicismes) des beautés et des fragilités du monde, mais surtout des solutions pour demain. Car là est mon leitmotiv, celui de verser ni dans l'angélisme, ni dans le désespoir, mais dans le pragmatisme quant à la planète que nous léguerons à nos descendants. « Nous n'héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l'empruntons à nos enfants », a écrit avec à-propos Antoine de Saint-Exupéry, écrivain, poète… et pilote !

D'ici là, bel automne à tous, et restons forts,

Stéphane Dugast

1 : Le prénom a été modifié, selon la formule consacrée dans la presse.


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