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au sommaire de ce numéro 20 : |
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La mort, je la côtoie depuis l'enfance. Il y a vingt mois, j'ai failli y laisser ma peau. C'était une nuit d'été, entre l'Islande et le Groenland, à bord d'un navire de croisière-expédition. Le sale temps s'était levé : mer hachée, vents puissants, creux de travers, une tempête épouvantable. Et soudain, une vague scélérate est venue nous percuter, défonçant le sabord de ma cabine, une grande vitre pourtant scellée à la coque par 57 vis – je les ai comptées. Durant cette fortune de mer, dont j'ai été la seule victime, j'ai eu de la chance. La suite fut moins heureuse. J'ai dû surmonter le syndrome de l'imposteur, celui du survivant. Pourquoi étais-je debout dans ma cabine à 4 h 15 du matin ? Pourquoi m'en étais-je sorti ? Puis est venu le choc post-traumatique, suivi d'une dépression qui a failli me faire totalement dérailler. Je me croyais fort, invincible. Je ne l'étais pas. « Cet accident va créer des blessures, même invisibles, dans ta chair et dans ta tête », m'avait prévenu le chef mécanicien, marin aguerri. Un chic type qui m'a conseillé d'aller voir un psychiatre. J'ai mis du temps, mais je l'ai fait. Aujourd'hui, tout cela est derrière moi. Je suis décidé à croquer la vie à pleines dents. J'en ai, comme aimait à dire Paul-Émile Victor, pour 500 ans de projets devant moi. L'exploration, les explorateurs, c'est mon domaine depuis un quart de siècle. Passé, présent, avenir : j'aime lire leurs récits, regarder leurs films, m'intéresser à leurs destins. Celui de Raymond Maufrais* est de ceux qui marquent profondément. Soixante-seize ans après sa disparition dans la jungle guyanaise, l'explorateur a été officiellement déclaré mort le 18 mars 2026 par le tribunal judiciaire de Cayenne. « Il aurait 99 ans aujourd'hui, ça laisse peu de place au doute », a asséné selon l'AFP la présidente du tribunal. Derrière cette décision tardive, il y a bien plus qu'un acte juridique. Il y a une silhouette qui s'efface, un mystère qui demeure, et une question qui traverse toutes les époques : qu'est-ce qu'un explorateur laisse derrière lui lorsqu'il meurt ? Maufrais n'a pas seulement disparu à 23 ans dans l'enfer vert. Il a laissé des carnets trempés de pluie, retrouvés dans un abri de fortune, où il a noté ses derniers faits et gestes, la faim, la maladie, et ce moment terrible où il doit abattre son chien pour survivre. Il a laissé un père qui l'a cherché en vain pendant dix ans, persuadé qu'il vivait encore quelque part, au sein d'une tribu amazonienne. Il a laissé une trace, fragile mais tenace, dans l'imaginaire de ceux qui savent que l'exploration est toujours incertaine. Car l'exploration, la vraie, n'est pas une conquête. C'est une exposition, une mise à nu. Une manière d'aller au-devant du monde en acceptant qu'il puisse nous dépasser, nous éprouver, et parfois nous engloutir. Et c'est là que les vertus de l'explorateur prennent tout leur sens : • La curiosité, moteur premier de tout départ, • le courage, ou la capacité d'avancer malgré la peur, • l'humilité, face à la nature qui ne négocie jamais, • le doute, qui protège de l'arrogance, • la lucidité, qui sauve des vies, • l'ingéniosité, qui transforme le manque en solution, • l'endurance, qui tient quand l'enthousiasme s'effondre, • la solidarité, sans laquelle aucune expédition ne survit, • et le sens, cette boussole intérieure qui justifie une véritable aventure. Ces vertus, le camarade Maufrais les a incarnées jusqu'à l'excès, jusqu'à l'aveuglement probablement. Elles éclairent autant son destin que celui de tous ceux qui, aujourd'hui encore, partent vers l'inconnu – qu'il soit géographique, scientifique, littéraire, artistique ou sensoriel. Déclarer la mort de Raymond Maufrais, ce n'est pas refermer une page d'histoire. C'est reconnaître que certaines vies continuent de vibrer longtemps après leur disparition. Que des pas résonnent encore dans la forêt. Que certains carnets, même tachés de boue, continuent de raconter le monde. Et c'est peut-être cela, au fond, la plus belle définition de l'exploration : partir pour comprendre, et laisser derrière soi des traces qui éclaireront ceux qui nous suivent. « Quand le passé n'éclaire plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres », écrivait Alexis de Tocqueville. Pour l'heure, « Gaston » m'attend pour filer au conseil d'administration de la Société des Explorateurs Français, une bientôt vaillante nonagénaire. L'aventure conserve. Continuons de rester forts, éclairés et inspirés, Stéphane Dugast
* lire : La Saga des Maufrais, d'Edgar et Raymond Maufrais, éditions Points, 2021, 1032 pages |
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