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Printemps 2026
  au sommaire de ce numéro 20 :
L'ÉDITORIAL DE STÉPHANE DUGAST
Et la mort dans tout cela ?
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Les bombes pleuvent sur le Proche et le Moyen-Orient, sans oublier l'Ukraine. Là-bas, la mort rôde à chaque coin de rue. Pendant ce temps, je flâne insouciant dans les rues de Paris au guidon de « Gaston », mon vélo à assistance électrique. Deux mondes, deux réalités, et pourtant la même question : que faisons-nous de la mort quand elle nous frôle ?

La mort, je la côtoie depuis l'enfance. Il y a vingt mois, j'ai failli y laisser ma peau. C'était une nuit d'été, entre l'Islande et le Groenland, à bord d'un navire de croisière-expédition. Le sale temps s'était levé : mer hachée, vents puissants, creux de travers, une tempête épouvantable. Et soudain, une vague scélérate est venue nous percuter, défonçant le sabord de ma cabine, une grande vitre pourtant scellée à la coque par 57 vis – je les ai comptées. Durant cette fortune de mer, dont j'ai été la seule victime, j'ai eu de la chance. La suite fut moins heureuse.

J'ai dû surmonter le syndrome de l'imposteur, celui du survivant. Pourquoi étais-je debout dans ma cabine à 4 h 15 du matin ? Pourquoi m'en étais-je sorti ? Puis est venu le choc post-traumatique, suivi d'une dépression qui a failli me faire totalement dérailler. Je me croyais fort, invincible. Je ne l'étais pas. « Cet accident va créer des blessures, même invisibles, dans ta chair et dans ta tête », m'avait prévenu le chef mécanicien, marin aguerri. Un chic type qui m'a conseillé d'aller voir un psychiatre. J'ai mis du temps, mais je l'ai fait. Aujourd'hui, tout cela est derrière moi.

Je suis décidé à croquer la vie à pleines dents. J'en ai, comme aimait à dire Paul-Émile Victor, pour 500 ans de projets devant moi. L'exploration, les explorateurs, c'est mon domaine depuis un quart de siècle. Passé, présent, avenir : j'aime lire leurs récits, regarder leurs films, m'intéresser à leurs destins. Celui de Raymond Maufrais* est de ceux qui marquent profondément.

Soixante-seize ans après sa disparition dans la jungle guyanaise, l'explorateur a été officiellement déclaré mort le 18 mars 2026 par le tribunal judiciaire de Cayenne. « Il aurait 99 ans aujourd'hui, ça laisse peu de place au doute », a asséné selon l'AFP la présidente du tribunal. Derrière cette décision tardive, il y a bien plus qu'un acte juridique. Il y a une silhouette qui s'efface, un mystère qui demeure, et une question qui traverse toutes les époques : qu'est-ce qu'un explorateur laisse derrière lui lorsqu'il meurt ?

Maufrais n'a pas seulement disparu à 23 ans dans l'enfer vert. Il a laissé des carnets trempés de pluie, retrouvés dans un abri de fortune, où il a noté ses derniers faits et gestes, la faim, la maladie, et ce moment terrible où il doit abattre son chien pour survivre. Il a laissé un père qui l'a cherché en vain pendant dix ans, persuadé qu'il vivait encore quelque part, au sein d'une tribu amazonienne. Il a laissé une trace, fragile mais tenace, dans l'imaginaire de ceux qui savent que l'exploration est toujours incertaine.

Car l'exploration, la vraie, n'est pas une conquête. C'est une exposition, une mise à nu. Une manière d'aller au-devant du monde en acceptant qu'il puisse nous dépasser, nous éprouver, et parfois nous engloutir. Et c'est là que les vertus de l'explorateur prennent tout leur sens :

•  La curiosité, moteur premier de tout départ,
•  le courage, ou la capacité d'avancer malgré la peur,
•  l'humilité, face à la nature qui ne négocie jamais,
•  le doute, qui protège de l'arrogance,
•  la lucidité, qui sauve des vies,
•  l'ingéniosité, qui transforme le manque en solution,
•  l'endurance, qui tient quand l'enthousiasme s'effondre,
•  la solidarité, sans laquelle aucune expédition ne survit,
•  et le sens, cette boussole intérieure qui justifie une véritable aventure.

Ces vertus, le camarade Maufrais les a incarnées jusqu'à l'excès, jusqu'à l'aveuglement probablement. Elles éclairent autant son destin que celui de tous ceux qui, aujourd'hui encore, partent vers l'inconnu – qu'il soit géographique, scientifique, littéraire, artistique ou sensoriel.

Déclarer la mort de Raymond Maufrais, ce n'est pas refermer une page d'histoire. C'est reconnaître que certaines vies continuent de vibrer longtemps après leur disparition. Que des pas résonnent encore dans la forêt. Que certains carnets, même tachés de boue, continuent de raconter le monde.

Et c'est peut-être cela, au fond, la plus belle définition de l'exploration : partir pour comprendre, et laisser derrière soi des traces qui éclaireront ceux qui nous suivent. « Quand le passé n'éclaire plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres », écrivait Alexis de Tocqueville.

Pour l'heure, « Gaston » m'attend pour filer au conseil d'administration de la Société des Explorateurs Français, une bientôt vaillante nonagénaire. L'aventure conserve.

Continuons de rester forts, éclairés et inspirés,

Stéphane Dugast


* lire : La Saga des Maufrais, d'Edgar et Raymond Maufrais, éditions Points, 2021, 1032 pages

QUATRE QUESTIONS À …
Patrice Franceschi, « la littérature est le territoire absolu de la liberté »
Explorateur, pilote, combattant, marin, philosophe, cinéaste et écrivain, Patrice Franceschi a fait de l'engagement et de la liberté les deux vertus cardinales de son existence. En mer, à terre, dans les airs ou dans ses livres, ce Corse à la voix rocailleuse raconte le monde avec une intensité rare.
propos recueillis par Stéphane Dugast
à lire en page 3 du journal Embarquements n°20
en savoir plus : septentrionla-boudeuse.org

ENQUÊTE
La France envoûtée
Le paranormal a la vie dure. Partout en France, des praticiens ésotériques offrent des alternatives à la science pour répondre au mal-être et aux incertitudes de l'existence. Inspirés par l'imaginaire collectif, ces interprètes de l'invisible reproduisent souvent des gestes millénaires pour déplacer les frontières de l'esprit et de la matière. Ils héritent de traditions orales et sont aujourd'hui mis en relief par les réseaux sociaux.
photographies : Antoine Merlet | texte : Julien Pannetier
à lire en page 4 du journal Embarquements n°20
en savoir plus : antoinemerlet.cominstagram

REPORTAGE
Éléphants sans forêt, la guérilla
La cohabitation entre les Indiens et les éléphants sauvages atteint un point de rupture. Contraints par la déforestation, ces grands herbivores s'aventurent chaque nuit dans les cultures et les villages, entraînant des affrontements de plus en plus violents, parfois mortels. Un conflit ancien, mais aggravé par la rupture des corridors naturels. Entre colère et fascination, les habitants improvisent des défenses armées. A contrario, l'association Hati Bondhu propose un modèle de coexistence avec le bel animal.
texte et photographies : Vincent Eschmann
à lire en page 8 du journal Embarquements n°20
en savoir plus : vincenteschmann.cominstagram

EXPÉDITION
Korowai, des mangeurs d'hommes ?
Après des mois de préparation, Stéphane Urbinati entame l'un des tournages les plus complexes qu'il ait jamais entrepris. Une immersion dans la jungle de Nouvelle-Guinée, en Indonésie, à la rencontre du peuple Korowai. Plus qu'un défi logistique, l'expérience culturelle se révèle bouleversante. Il raconte.
texte et photographies : Stéphane Urbinati
à lire en page 14 du journal Embarquements n°20
en savoir plus : sauvageproduction.cominstagram

PORTFOLIO
De sel et de vie, les femmes de la mer
La mer est un bien commun, mais les femmes n'en disposent que depuis quelques années. Qu'elles soient pêcheuses ou charpentières, artistes ou naturalistes, elles naviguent au-delà des clichés conventionnels. Le photographe Mathieu Ménard est parti à leur rencontre aux quatre coins de la Bretagne. Sa démarche, qu'il poursuit inlassablement, nous offre l'occasion de découvrir la richesse et la complexité de vies professionnelles entièrement dédiées à la mer.
photographies : Mathieu Ménard
à lire en page 17 du journal Embarquements n°20
en savoir plus : mathieumenard.frinstagram

CHRONIQUE LITTÉRAIRE
Réparer les corps
À tant aimer lire et réfléchir, nous oublions que c'est par le corps que transitent nos idées, pensées et émotions. D'où l'importance de la chouchouter, cette enveloppe charnelle qui, parfois, nous fait souffrir ! Petite sélection de lectures dédiées aux médecins et au soin.
par Magali Brieussel | en partenariat avec La Géosphère, librairie de voyage à Montpellier
à lire en page 1 du journal Embarquements n°20
en savoir plus : librairiegeosphere.com

PORTRAIT
Cédric Gras, la voie est libre
Géographe de formation, spécialiste des pays de l'ex-URSS et plume reconnue de la littérature de voyage, Cédric Gras aime raconter le monde et ses confins. Andes, Caucase, Népal, Karakoram, son parcours est celui d'un homme qui avance par curiosité, par goût du terrain, par passion de la marche et de l'alpinisme.
texte : Stéphane Dugast
à lire en page 20 du journal Embarquements n°20
à lire également : Les Routes de la soif, de Cédric Gras, éditions Stock, 2025, 252 pages
en savoir plus : septentrioninstagrameditions-stock.fr


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